55 jours de confinement avec Henri Landier à l'exposition de l'Atelier d'Art Lepic

Atelier d'art Lepic
Jusqu'au 24 décembre 2020

  • Henri Landier, Les toits bleus, 2019
  • Henri Landier, Les piments 2005
  • Henri Landier, Le pont des Arts et l'ile de la Cité, 1970
  • Henri Landier, Les Coloquintes 2005
  • Henri Landier, Carnaval de Maastricht, 2020
  • Henri Landier, Colombine, 1975
  • Henri Landier, Fleurs bleues

 

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Mardi 17 mars 2020, la France est confinée. Henri Landier est en train de peindre dans son grand atelier de la rue Tourlaque qui surplombe Paris depuis la butte Montmartre. Hors du temps, en compagnie de ses toiles et de ses pinceaux, l’artiste est absorbé par son travail. Dans un monde à l’arrêt, la peinture continue de danser. Et si le créateur est un solitaire, ses œuvres ont pour vocation de créer un dialogue entre les êtres, une évasion du quotidien. À une époque où chacun est contraint de faire face à sa solitude, qui mieux que l’artiste peut jouer ce rôle réunificateur ? Lui vient alors une idée : partager une œuvre chaque soir avec sa famille, ses amis, collectionneurs, de ses premières productions en 1952, jusqu’à celles, plus récentes, réalisées à l’occasion du Carnaval de Maastricht en mars 2020. Cinquante-cinq jours durant, une toile ou une œuvre est partagée, expliquée et commentée au cœur de cette petite communauté, comme une éclaircie au sein d’une atmosphère générale un peu maussade. Se crée alors un nouveau lien humain, au travers d’échanges, de poèmes, de photographies, de musiques. C’est cette histoire singulière qui sera racontée lors de la prochaine exposition. Sous l’immense verrière de son atelier de deux étages, l’artiste accueille le public à partager de plus belle ce que la peinture a su unifier. Chaque toile illustre ces 55 jours historiques, de la première journée dans sa morose Rue des saules au portrait posthume de son épouse Romaine qui sonne le glas. Petit à petit, les personnages désertent ses tableaux, pour ne laisser qu’un être, le peintre seul, loin de la foule. Si ses paysages se vident, le public est toujours là pour s’émouvoir, échanger et répondre à cette œuvre puissamment vivante.

Afin de participer à cet exceptionnel dialogue, nous décidons ainsi de partager deux tableaux de différentes époques qui ont su, à leur manière, marquer un soir de confinement :

  • Henri Landier, La roulote, 1953

 

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Focus sur... La roulotte, huile sur toile, 1953

À seulement 18 ans, le jeune Landier réside à Montmartre où il débute une série de 120 huiles, 400 dessins et 45 gravures : sa « période verte ». C’est à cette époque qu’il réalise cette peinture de la place de Clichy, entre scène de genre et paysage urbain. Au premier plan, des arbres nus contrarient le cheminement de notre regard au sein de la toile et, malgré tout, la roulotte rouge au plan médian, garée devant un décor neutre qui lui donne une présence inquiétante, attire d’emblée notre attention. C’est une atmosphère tout à fait étrange qui se dégage de cette composition plongée dans une lumière verte irréelle. On y reconnaît le trait graphique de Toulouse Lautrec et les teintes presque monochromes des premiers Van Gogh.

  • Henri Landier, Colombine 1975

 

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Focus sur... Romaine en Colombine mauve, aquarelle, 1975

Cette aquarelle témoigne d’une période charnière dans la carrière de l’artiste. Dans les années 1970, Landier expérimente plusieurs styles et techniques et progressivement apparaissent les prémisses de sa patte d’aujourd’hui. Il laisse désormais, en peinture comme en gravure, les contours du dessin bien visibles. C’est ici Romaine Landier, son épouse, qu’il a représentée dans un costume de Colombine avec des yeux, un nez, une bouche, en somme un visage aux formes géométriques. Tandis que les plis de son large vêtement s’entrechoquent au premier plan, le fond laisse quant à lui place à des aplats mauves et bleus d’une grande sobriété qui annulent toute possibilité de perspective.

 

Interview d'Henri Landier, créer en confinement

À la veille du déconfinement de mai 2020, nous nous sommes entretenus avec l’artiste, pour revenir à ses côtés sur ces 55 jours inédits.

Dimanche 10 mai. Dernier jour de confinement. Comment avez-vous vécu cette période ?

Pour beaucoup de personnes, cela a été une vraie épreuve de rester enfermé. Mais pour le peintre, il en est tout autre. La peinture est un art solitaire. Même si je n’oublierai jamais ces 55 jours.

Le confinement n’a donc eu aucun impact sur votre peinture ?

Je crois qu’il y a deux types d’artistes. Certains, depuis l’âge romantique, sont en prise directe dans leur création avec ce qu’il se passe autour d’eux. Comme Goya, qui a peint les désastres de la guerre, lorsque les armées de Napoléon sont arrivées en Espagne. De mon côté, j’agis davantage à la manière des peintres classiques. Vermeer, par exemple, a peint des scènes d’intérieur sereines et spirituelles durant la guerre de Trente ans, là où avaient lieu les pires abominations. Il a su se mettre en dehors du monde pour travailler, comme moi avec ma série de toiles sur le carnaval de Maastricht.

Pourtant, on jurerait que vos dernières peintures ont une tonalité singulière...

Cela fait trois ans que j’assiste à ce carnaval. J’en ramène à chaque fois des centaines de dessins, réalisés dans la frénésie du jour et de la nuit. Il est vrai que cette année, je me suis davantage concentré sur des représentations de fin de festivités, lorsque tous les spectateurs se sont dispersés. Dans mes toiles, on voit fréquemment un personnage seul, parfois quelques troupes au loin, mais ce n’est plus le carnaval que je peignais avant février, celui des trompettes, des fanfares, des défilés et de la foule. Les mouvements de foule se font plus rares, les personnages déguisés et masqués semblent sortir de la toile pour nous ramener à nos propres questionnements. Est-ce que cela signifie que le confinement m’a influencé de manière inconsciente ?

Un carnaval où les masques tombent ?

Peut-être un peu, oui. Me sont aussi revenues en mémoire des images moins joyeuses de cette grande fête. Des personnages qui restent en dehors de la gaité populaire. Isolés. Coupés du monde. Comment ne pas voir le monde autrement ?

  • Henri Landier, Autoportrait au Carnaval de Maastricht, 2020

 

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Focus sur... Autoportrait à Maastricht, 2020

Confiné dans son atelier parisien, Henri Landier continue sa série du carnaval, avec des autoportraits singuliers. On y voit le peintre costumé au premier plan, silencieux, casquette baissée, seul sur une grande place vide. Dans des couleurs froides et hivernales, on ressent toute la mélancolie d’un lendemain de fête, là où le peintre erre sans savoir où aller. L’habituelle rythmique de ses toiles laisse place à un paysage qui ne se meut plus : il demeure droit et immobile, silencieux et déserté, contrastant avec la foule des précédentes toiles.

  • Henri Landier, Carnaval de Maastricht, 2020

 

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Henri Landier, La vie en couleurs

De sa palette vibrante de pigments jaillit l’onde insaisissable des nuances joyeuses et vives qui habitent son œuvre. Vives, mais jamais criardes. C’est que le peintre a toujours employé cette harmonie, à la fois douce et brûlante de vie, qu’ont su trouver les grands noms qui l’ont précédé. Matisse et sa Chambre rouge, la Montagne Sainte-Victoire de Cézanne, la Porte du jardin de la villa Le Bosquet, de Bonnard : on discerne dans l’œuvre de Landier l’influence des plus grands maîtres. Il a pourtant élaboré sa propre manière, la travaillant et la retravaillant sans cesse depuis plus de soixante ans. À croire que pour cet amoureux de la beauté, peindre, c’est vivre.