La Comédie humaine

Derain -
Le Bal à Suresnes – 1903 //

Figure tutélaire de l’avant-garde au XXe siècle, Derain trace la voie au fauvisme puis au cubisme aux côtés de Matisse, Braque et Picasso. Et pourtant, André Derain bénéficie d’une notoriété bien moindre que ses contemporains. A l’âge de 23 ans, en 1903, il effectue son service militaire à Commercy. Sur place l’ennui le saisit plus que tout, et il nous livre, pour pallier à ce néant, une toile pleine d’ironie, Le Bal à Suresnes.

L’humour ne transparaît pas de prime abord, bien au contraire. La toile comme ses personnages dégagent une certaine angoisse, un malaise ambiant lorsqu’on les contemple. C’est une scène plutôt incongrue, et pourtant inspirée de la vie de conscrit du peintre. Un soldat peu aguerri engage sur la piste une danse de salon, sous les yeux d’un public réduit, trois de ses confrères d’épée. Le regard fuyant, on sent notre gentilhomme du jour en déroute, c’est presque si l’on ne l’entend pas compter ses pas tant il paraît concentré. Une tête au-dessus de lui, sa partenaire le suit. Le visage froid et figé elle ne parvient pas à nous mettre plus en confiance. Leur duo en devient risible, incarnant la maladresse et tourné en dérision par leur différence de taille. Les soldats qui leur servent de public respirent l’ennui pour deux d’entre eux, tandis que le troisième oscille entre le dédain et la curiosité.

Nous voici face à une scène de théâtre, une scène de la tragédie humaine en écho à la Comédie humaine de Balzac. Derain a le sens de la composition. Désintéressé par les paysages à cette époque, et par les décors, il épure sa toile, ne laissant que ce qui sert la narration. Dans la veine de Toulouse-Lautrec et de Zola, il aime se consacrer à la dureté et la réalité du monde. Le laid reprend ses droits et l’idéalisation n’a plus lieu d’être. Il choque par les couleurs. Le rouge et le vert entrent directement en confrontation dans cette valse. Le bleu électrique nous éclate au visage tout en liant pourtant l’ensemble du tableau. Et enfin le blanc, ce blanc immaculé, ce blanc venu contre toute attente, s’appose en plein centre de la toile. C’est un gang, la main du soldat qui tombe à plat sur les hanches de la femme. Elle semble totalement désincarnée de son corps, disproportionnée, apparaissant comme une tâche au reflet de la scène qui se déroule devant nos yeux. Entre réalisme et ironie, Derain nous fait le portrait d’une société en mutation, à la veille de la Première Guerre mondiale. Une société qui va vivre un nouvel élan artistique, auquel il ne manquera pas de participer, restant pourtant dichotomique entre sa position d’avant-gardiste et sa méfiance envers la modernité.

 > En savoir plus sur l'exposition :  Derain, la décennie radicale

MAM - Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris
Du 2 juin au 28 octobre 2017
11 avenue du président Wilson, 75019 - M° Alma-Marceau (9)
Du mar. au dim. de 10h à 18h
Nocturne le jeu. jusqu’à 22h
Fermé le lundi
Tarif : 12 € - Tarif réduit 9 € - Gratuit - 18 ans
Accessible aux personnes à mobilité réduite


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