Enchanté : au MusVerre, le récit se fait verre
MUSVERRE
Du 11 avril 2026 au 3 janvier 2027
Avec Enchanté, la fabrique des histoires, le musée du verre de Sars-Poteries plonge le visiteur dans un parcours immersif entre merveilleux, illusion et contemplation.
Tout commence par une caisse. Une caisse énorme, dormant dans les réserves du MusVerre, à Sars-Poteries. Laura Bouvard, responsable des collections, fraîchement arrivée du sud - elle coordonnait la Biennale de Nîmes -, demande ce qu'il y a dedans. On l'ouvre. C'est Alice au pays des merveilles, de l'artiste tchèque Dana Zámečníková. Une grande pièce composée de plusieurs plaques de verre peintes, un univers entier comprimé dans la transparence. On y distingue d'abord un poisson traversant un pan de verre. En faisant le tour, la silhouette d'une femme. Un profil, si l'on est attentif - celui d'Alice.
« Pas forcément la Alice de Lewis Carroll, mais plutôt celle de la traversée, du passage de l'enfance à l'âge adulte. Le poisson qui traverse le personnage féminin, c'est la symbolique de la jeune fille qui devient femme. »
Zámečníková venait du monde du théâtre - scénographe formée auprès de Josef Svoboda à Prague, avant de devenir verrière. L'œuvre est presque un trompe-l'œil en trois dimensions. Et c'est elle qui a tout déclenché.
« Moi, je n'étais pas spécialiste du verre en arrivant », confie Laura Bouvard. « Et quand on arrive au MusVerre, il y a quelque chose de l'ordre de l'émerveillement, de la fascination, de l'étonnement. Parce qu'on ne sait pas à quoi s'attendre. » Ce trouble inaugural - la surprise d'un musée d'art contemporain du verre surgi du bocage - est devenu le fil de l'exposition. Son titre, Enchanté, la fabrique des histoires, joue sur la double acception : l'enchantement du merveilleux, et celui de la rencontre.
Car Laura Bouvard, en prenant en main les trois mille objets de la collection, a d'abord écouté. Les collègues les plus anciens, ceux qui ont côtoyé le fondateur du musée, l'abbé Louis Mériaux - « un personnage assez légendaire, très charismatique ». Les anecdotes, les récits, les légendes qui circulent autour des œuvres. « Il a fallu démêler ce qui relève du fait, ce qui relève du mythe. Et je me suis dit : il y a quelque chose à creuser autour de la question du récit, de comment on se raconte des histoires. »
La scénographie, confiée à un scénographe du département du Nord, traduit cette intuition dans l'espace. Fini le white cube épuré qui caractérisait jusqu'ici le musée. Le visiteur entre dans une demi-pénombre. Le plafond se dévoile : un ciel étoilé. On bascule dans un cosmos. Dès le seuil, la frontière entre réel et irréel vacille. Laura Bouvard a retrouvé, en préparant l'exposition, une formule de Chagall qui pourrait en être l'épigraphe : l'artiste doit garder « un œil ouvert sur la réalité du monde et un œil fermé sur le monde intérieur ».
L'exposition se lit comme un récit en quatre chapitres. La fabrique des histoires interroge la manière dont on raconte : mythes anciens relus au prisme contemporain, poésie du sommeil, inconscient comme moteur de création. Le titan Atlas portant le monde sur ses épaules dialogue avec des pièces de verre soufflé. Au pays des merveilles donne la place centrale à Zámečníková et aux artistes qui convoquent l'imaginaire des contes - ces récits d'initiation où l'on grandit en traversant l'étrange.
L'inquiétante étrangeté reprend le concept freudien : l'objet familier qui soudain se dérobe. Un miroir du designer Olivier Sévère reflète l'environnement mais nous efface - on ne s'y voit plus. Le trouble est physique, immédiat. Et Utopia - Thomas More n'est jamais loin - rassemble des visions rêvées de la nature, entre contemplation et engagement.
Le prêt le plus spectaculaire vient de la galerie Lelong : un Dalí. « Forcément, poser la question de l'imaginaire, c'est passer par le surréalisme », glisse Laura Bouvard.
Mais c'est peut-être l'œuvre de Mathilde Caylou qui ancrera l'exposition dans les mémoires. Installée dans le Kiosque - un espace désormais consacré aux pièces monumentales produites sur place -, elle se contemple allongé. Le visiteur s'étend sur des chaises longues, renverse le regard. Au-dessus, un nuage de bulles de verre soufflé sur lesquelles l'artiste - nourrie d'un rapport charnel à la terre, au monde paysan - a imprimé des empreintes de sol. On pense évidemment à Alice plongeant dans le terrier. On n'a plus la tête dans les nuages ; on a la tête dans la terre. Le renversement est complet, et il s'accompagne d'un paysage sonore.
Moins de 200 mètres carrés, une vingtaine d'œuvres. Mais une densité poétique rare - et l'hypothèse, portée d'un bout à l'autre, que le verre est un medium narratif. Qu'il peut porter le récit oral, le récit textuel, et offrir un récit en trois dimensions. Celui-là se visite les yeux grands ouverts - et un œil fermé sur le monde intérieur.
MUSVERRE
Du 11 avril 2026 au 3 janvier 2027
76 rue du Général-de-Gaulle, 59216 Sars-Poteries



