MusVerre, dix ans et le feu sacré
À Sars-Poteries, dans l'Avesnois, le musée du verre contemporain souffle ses dix bougies — et un demi-siècle d'aventure verrière. Il est désormais temps de l'inscrire dans la grande histoire de l'art.
Il faut imaginer Sars-Poteries. Mille deux cents âmes, le bocage de l'Avesnois, la frontière belge à portée de regard. Rien, a priori, ne prédestinait cette commune du Nord à devenir un carrefour de la création verrière internationale. Rien, sinon un prêtre obstiné, des ouvriers inventifs et cent trente ans de manufacture qui avaient imprégné la terre de ce savoir du feu.
« On n'est pas là par hasard », prévient d'emblée Laetitia Messager, directrice du MusVerre depuis fin 2024. « On est là parce qu'il y a des ressources fertiles autour des arts du feu sur notre territoire. Et parce qu'il y a cet homme qui s'est pris de passion pour les objets créés par les ouvriers d'ici. »
L'homme, c'est l'abbé Louis Mériaux. Dans les années 1960, il découvre chez les habitants de la commune des objets que personne ne songeait à regarder. On les appelle des « bousillés » : des pièces de verre confectionnées par les ouvriers des manufactures locales pendant leur temps de pause, à partir des restes de matière fondue. Des vases, des encriers, des ornements. Utilitaires en apparence, « mais avec un aspect très contemporain, extrêmement créatif ». L'abbé collecte, s'enflamme, organise une première exposition. Dix mille visiteurs. Le choc. L'aventure est lancée.
Elle ne s'arrêtera plus. En 1976, les manufactures ont fermé depuis longtemps, les anciens verriers vieillissent — « il y a une attente assez forte » —, et Mériaux décide de rallumer le feu. Il installe un atelier dans un bâtiment du XVIIIe siècle, y réunit d'anciens artisans et de jeunes apprentis. On y « bousille avec joie tous les jours ». Ce sera le premier noyau de l'Atelier du MusVerre, qui fête cette année ses cinquante ans. En 1982, le geste le plus audacieux : le premier symposium international du verre attire à Sars-Poteries une centaine d'artistes venus du monde entier — des figures du mouvement Studio Glass, ce courant qui revendique le verre comme medium plastique à part entière. Pendant une semaine, on échange, on transmet les formules — « ce qui ne se faisait pas du tout à l'époque ». Plus d'une centaine d'œuvres naissent de cette semaine et sont données au musée. La collection d'art contemporain du MusVerre existe.
Inauguré en octobre 2016, le bâtiment actuel rassemble tout cela : une collection ancienne — les bousillés, la mémoire ouvrière — et une collection d'art contemporain nourrie par des décennies de résidences et de symposiums. Mais Laetitia Messager veut aller plus loin. Sortir le musée. Le faire entrer dans l'histoire de l'art.
« L'idée, c'est vraiment de pouvoir proposer aux visiteurs de comprendre les différents marqueurs du verre dans la grande histoire de l'art. » Faire dialoguer les œuvres verrières avec la peinture, la sculpture, la photographie. Ne plus exposer le verre comme une catégorie à part. « À côté du verre, apporter du Vasarely, pourquoi pas ? » Un comité scientifique a été constitué, des conventions signées avec le Musée du Verre de Charleroi — le « jumeau » belge —, le CERFAV, les galeries. Au dernier salon Art Paris, le MusVerre présentait ses acquisitions récentes. Depuis son bocage, Sars-Poteries se projette.
Laura Bouvard, responsable des collections, a occupé son dernier poste à la coordination de la Biennale de Nîmes avant de s'installer dans le Nord. Quand elle arrive, c'est le vertige — plus de trois mille objets à apprivoiser. « Quand on prend en main une collection comme ça, on cherche à comprendre d'où viennent ces objets. On a une histoire. » Alors elle écoute. Les collègues les plus anciens, ceux qui ont côtoyé Mériaux — « un personnage assez légendaire, très charismatique ». Elle découvre des récits, des anecdotes, une multitude d'allégories sur les œuvres. « Il a fallu démêler ce qui relève du fait, ce qui relève du mythe. » Ce travail d'archéologie interne nourrit directement la programmation : l'exposition annuelle, Enchanté, la fabrique des histoires, est née de cette plongée dans les strates narratives de la collection.
La politique d'acquisition se réinvente aussi. Nouveaux médiums — la photographie, notamment —, artistes émergents issus du CERFAV. « L'idée, c'est que le MusVerre soit la première ligne sur le CV de ces artistes » — carte blanche aux jeunes diplômés, résidences, accompagnement sur la durée. Une donation exceptionnelle — un ensemble monographique d'une artiste ayant accompagné l'Atelier depuis les années 1980 — vient enrichir la collection. « C'est la première fois qu'on fait rentrer un ensemble monographique. Et la thématique qui en ressort, c'est ce questionnement sur la collaboration entre le vivant et le territoire. »
Antoine Leperlier — maître verrier, petit-fils du grand François Décorchemont, Maître d'Art — fait l'objet d'une carte blanche croisée avec Charleroi, où il expose simultanément. Une vision binationale, fidèle à l'esprit de Mériaux qui faisait venir le monde entier dans son village dès les années 1980. « C'est aussi respecter ce volet de multiculturalisme qui a été instruit par le fondateur. »
Mais le repositionnement ne se fait pas hors-sol. « On est un musée vivant, avec de la création, des artistes, un public — comme un écosystème. » Les habitants de Sars-Poteries bénéficient de la gratuité, découvrent chaque exposition en avant-première. Pour les dix ans, on leur ouvre les réserves : ils choisiront eux-mêmes les œuvres à exposer. Le musée est né de la collecte d'objets chez les habitants ; ce sont eux, aujourd'hui, qui décident ce qui sera montré. La boucle se referme.
« Il est important que les petits Sars-Potérisiens puissent porter le message de leurs aïeux. Et soient sensibilisés à cet outil qui prend toute la place dans la commune dans laquelle ils habitent. »
Le premier week-end d'octobre — date anniversaire de l'ouverture en 2016 — sera l'occasion d'une fête au village : visite sur les pas des verriers d'antan, de la verrerie d'en bas à la verrerie d'en haut, fanfare, boum pour les enfants. Avant cela, un colloque scientifique posera les bases de recherches nouvelles. « Chacune de nous a fait l'histoire de l'art, et aucune n'a eu la matière verre dans son parcours. Je pense que ça commence par là — sensibiliser les historiens de l'art à ce médium. »
Les thématiques des années à venir sont déjà esquissées : 2027, la faune ; 2028, l'art de la mondialité ; 2029, le verre et la mode. Des sujets que l'on retrouverait au Palais de Tokyo. C'est précisément le point. Et depuis Sars-Poteries, mille deux cents âmes dans le bocage, le feu sacré n'a pas fini de brûler.
MUSVERRE
76 Rue du Général de Gaulle, 59216 Sars-Poteries



