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A l’aveuglette

Camille Pissarro -
Le Pont-Neuf, après-midi, soleil //

Après une longue carrière passée au grand air à peindre des paysages champêtres, Pissarro quitte la campagne pour peindre la ville. Dans les années 1890, son infection oculaire atteint un stade critique et sa vue baisse considérablement. On estime que ces problèmes, peu rares chez les peintres de l’époque, sont liés au temps qu’ils passaient à peindre en extérieur, s’exposant souvent à une trop forte lumière. N’oublions pas que cette période est marquée par l’invention du tube de peinture, véritable révolution pour les peintres qui vont pouvoir poser leurs chevalets dehors et étudier leurs sujets directement. C’est aussi ce qui explique le phénomène des séries : les artistes expérimentent, capturent leur sujet sous tous les angles, cherchent la lumière et les couleurs parfaites. Pissarro, le premier, peindra sans relâche les paysages qui l’entourent à toutes heures du jour. Mais en 1891, il ne peut plus peindre dehors. Coup dur pour l’artiste, particulièrement attaché à la liberté de la vie rurale. Il ne peut même pas finir certaines de ses toiles, d’où une certaine frustration quand il apprend que Monet présente une quinzaine de toiles, les fameuses Meules, alors que lui-même avait entamé une série sur le sujet quelques années auparavant. Pissarro s’installe donc en ville, à Rouen, Dieppe, au Havre puis à Paris. Il ne renonce évidemment pas à peindre, mais compose désormais en intérieur.

Il passe de longues journées au rebord des fenêtres des chambres d’hôtel qu’il choisit pour leurs positions et la vue qu’ils offrent. Si Camille Pissarro n’était pas très à l’aise en ville, les toiles qu’il a créées restent d’une poésie incroyable ! Le Pont-Neuf, après-midi, soleil, Première Série en est l’exemple typique. Réalisé depuis la fenêtre d’un appartement qu’il loue place Dauphine, le tableau fait partie de l’une des quatorze représentations qu’il fait de ce pont. A chaque fois, il change les couleurs en fonction de la lumière. Il se focalise sur les effets climatiques d’une part et sur les mouvements de la foule d’autre part. En conservant sa palette de couleurs atypiques il retranscrit les sensations que provoque la contemplation de Paris plus que la ville elle-même. C’est avec une justesse impressionnante qu’il rend compte de l’énergie, de la vitalité de la ville et de son atmosphère tout en conservant cette position extérieure, en retrait et éloigné du sujet qu’il représente. Pissarro est “cloué à son poste” écrit-il, il guette la moindre variation du paysage. Pas mal pour quelqu’un qui n’a pas toute sa vue !

Visible au Musée Marmottan Monet
Jusqu’au 16 juillet 2017

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