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Sainte Victoire ou Mont Fuji ?

Paul Cézanne -
Montagne Sainte Victoire et Château Noir //

Les Sainte-Victoire de Cézanne font partie du patrimoine français et de notre imaginaire collectif. Mais comment imaginer qu’un collectionneur japonais n’ayant jamais mis les pieds en Provence ait pu en être touché aussi profondément ? Il semblerait que sans le savoir, Cézanne soit allé piocher dans les mythes fondateurs de la culture japonaise pour réaliser ce chef-d’œuvre qui se démarque du reste de la série.

Pour bien comprendre ce que la présence de Montagne Sainte Victoire et Château Noir au Bridgestone Museum a d’extraordinaire, il faut revenir sur son histoire. Cézanne l’a peint entre 1904 et 1906, avec la majeure partie de la série. À ce moment, il éprouve le besoin de refonder sa peinture qui hésite alors entre représentations classiques de la nature, impressionnisme et cubisme naissant. Il est fasciné par ce Château Noir que mille légendes entourent, et s’installe à proximité. De nombreuses toiles représentent l’édifice dont l’architecture insolite offre des lignes droites, une minéralité rare et une impression de solitude, un véritable terrain d’expérimentation pour le peintre !

Paul Cezanne, Montagne Sainte-Victoire et Chateau Noir, Detail, vers 1904-1906

Mais Montagne Sainte Victoire et Château Noir se distingue de la série par sa construction : Cézanne choisit de représenter le Château d’un point de vue inférieur, laissant la Sainte Victoire surgir à l’arrière-plan. Le bâtiment ocre, clôt, sans porte ni fenêtre contraste totalement avec la grandeur exceptionnelle de la montagne, baignée d’une lumière nocturne inouïe. Les éléments naturels qui l’entourent, apposés par touches de pinceau circulaires, forment comme des vagues qui submergent l’unique construction humaine. Cette vision d’apocalypse, représentant la solitude de l'artiste, est  une toile très intime, à tel point que le petit fils de Cézanne, sachant l’attachement de son grand-père pour cette toile, en a fait une réplique avant de s’en séparer. Aujourd’hui, il est l’un des plus précieux chefs-d’œuvre de la collection d’Ishibashi. D’ailleurs, la célébration d’une nature toute puissante, ces jeux de couleurs et de mouvements… ça nous rappelle quelque chose !

Comment ne pas penser à la peinture japonaise, et même à la célèbre Vague d’Hokusaï ? On ne peut s’empêcher d’imaginer que Shôjirô Ishibashi a perçu dans cette Sainte Victoire les flancs du célèbre Mont Fuji. Située au milieu du Japon et culminant à 3800 mètres d’altitude, cette montagne nourrit les mythes et les légendes du pays depuis des siècles. Depuis le VIIe siècle, ce lieu est sacré, doté d’une symbolique forte dans chaque religion et les Japonais vénèrent les divinités qui y vivent en leur construisant des sanctuaires somptueux.

La Grande Vague, Hokusai, 1830 - MOMA New York

Il a inspiré de nombreux poètes et peintres japonais par sa forme improbable, parfaitement symétrique. Ces artistes célèbrent ainsi la toute-puissance de la nature. Pas étonnant que le motif soit repris ensuite par les impressionnistes européens ! Les ponts entre le tableau de Cézanne et le Mont Fuji semblent évidents, mais il est difficile de savoir si vraiment Cézanne fut inspiré de ce japonisme alors en vogue. On peut supposer que le collectionneur Ishibashi n’ait pas « simplement » acheté un chef d’œuvre au hasard, mais qu’il projetait sur la toile son imaginaire personnel. Pourtant, ce n’est que dans les années 1980, à l’occasion d’une exposition sur le japonisme au Grand Palais que l’on remarque pour la première fois ce parallèle. Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance de pouvoir contempler un Mont Sainte Fuji Victoire, profitez-en !

Visible au Musée de l’Orangerie
Jusqu’au 21 août 2017

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