Mythologies sur la Seine Musicale – Le corps, ce récit ancien

LA SEINE MUSICALE
Du 25 au 29 juin 2025

 

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Des dieux tombés en poussière. Des danseurs comme des oracles. Des récits qui ne s’effacent jamais. La Seine Musicale invite Angelin Preljocaj à déployer une œuvre monumentale et libre, au cœur de laquelle la danse redevient un langage fondateur. Ici, pas d’Olympe en carton-pâte, pas de Panthéon illustré : seulement des corps en mouvement, électrisés par la mémoire ancienne, traversés par des fragments d’histoires, de cultes, de pulsions. Dans un monde saturé de récits éphémères, Preljocaj convoque les mythes comme des blessures encore ouvertes.

Le pari est total. Chorégraphiquement, d’abord : vingt-deux danseurs – issus du Ballet Preljocaj et de l’Opéra national de Bordeaux – s’engagent dans une traversée de vingt-trois tableaux sans narration linéaire, comme un enchaînement de visions. Le rituel d’un banquet païen, l’image d’un guerrier archaïque, une procession religieuse, un sacrifice, une bacchanale, un écho de narcissisme contemporain — autant de scènes qui surgissent, se déploient, disparaissent, sans explication, sans didactisme. Les mythes ne sont pas expliqués : ils sont incarnés, ressentis, recomposés.

Ce qui tient ensemble cette mosaïque, c’est le souffle d’une partition inédite. Thomas Bangalter, ex-Daft Punk, signe ici une œuvre symphonique de près de 90 minutes, jouée en direct par l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Rien de robotique ici : une musique de chair, d’ombre, de tension. On entend Rameau, on devine Ravel, parfois même Stravinsky, mais surtout une ligne de basse organique, une pulsation primitive. Bangalter écrit pour la danse comme un dramaturge, tissant un contrepoint émotionnel qui ne surligne jamais, mais accompagne, creuse, propulse.

Le choc vient de là : dans cette alliance rare entre une musique nouvelle et une écriture chorégraphique classique, virtuose, tendue, très dessinée. Preljocaj n’a rien perdu de sa rigueur graphique ni de son appétit pour les tableaux puissants. On pense à Le Parc, à Blanche Neige, mais ici le propos est plus conceptuel, plus abstrait, presque philosophique. Les figures du mythe deviennent des archétypes contemporains : le sportif adulé comme un demi-dieu, la femme offerte au regard collectif, la pulsion sacrificielle réactualisée dans une société de contrôle.

Et pourtant, jamais le discours ne prend le pas sur l’émotion. Il suffit d’un unisson, d’une tension de bras, d’un effondrement soudain, pour que la scène bascule dans une forme de beauté vertigineuse. Le geste devient trace, invocation, palimpseste. Le spectateur ne regarde pas : il reconnaît. Quelque chose en lui se souvient.

Mythologies est un spectacle exigeant, mais accueillant. Dense mais fluide. Il ne cherche pas à dire, mais à faire résonner. Un projet total, rare dans le paysage chorégraphique français : musical, plastique, intellectuel et charnel. Une œuvre qui n’illustre pas les mythes, mais nous rappelle que nous sommes faits d’eux — que chaque corps porte en lui un récit ancien, et que la danse, peut-être, est ce qui nous relie encore à cette mémoire partagée.

LA SEINE MUSICALE, 92100
Du 25 au 29 juin 2025
D’A. Preljocaj
Du mer. au sam. à 20h30, dim. à 16h
De 40,50 à 125 €

 


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