Les offs de la Biennale de Venise 2026
1- ETRUSCHI E VENETI
Le sacré au fil de l’eau
Il y a des expositions qui semblent nées pour Venise. Celle-ci en fait partie. Dans les appartements du Doge, à quelques pas des reflets mouvants de la lagune, le Palazzo Ducale accueille une traversée fascinante des mondes étrusque et vénète autour d’un élément qui structure tout : l’eau. Mer, sources, fleuves et lagunes s’élèvent ici comme autant de puissances sacrées. Pour les Étrusques, elle était un lieu de passage, de guérison, d’offrande aussi. Les sanctuaires de Pyrgi ou de Vulci, ouverts sur les ports tyrrhéniens, dialoguent avec les sources thermales de Chianciano ou de San Casciano dei Bagni. Dans ces espaces, l’architecture naît au bord des surgissements naturels, comme si le sacré devait épouser la respiration même du sol. Les bronzes, les ex-voto, les fragments d’inscriptions nous racontent ce monde dans lequel la montagne, la source et le rivage deviennent des temples. Les objets, souvent modestes par la taille, imposent pourtant une intensité rare : un petit bronze de dauphin, délicat et vibrant, concentre à lui seul la relation entre l’homme et l’élément marin. L’exposition se clôt par une installation contemporaine, We Are Bodies of Water, qui relie ces cultes antiques à la fragilité de l’écosystème lagunaire actuel. Une mise en abyme particulièrement troublante au cœur du Palais des Doges, ancienne puissance maritime, devenant l’écrin d’une histoire plus ancienne encore : celle des peuples qui, bien avant la Sérénissime, avaient compris que l’eau est à la fois frontière, passage et mystère.
PALAIS DES DOGES, VENISE
Jusqu’au 29 septembre 2026
2- HERNAN BAS
Venise, version touristes
Quand tout le monde regarde la ville, Hernan Bas, lui, regarde ceux qui la regardent. L’artiste américain transforme les salles de Ca’Pesaro en théâtre du tourisme contemporain. Plus de trente nouvelles œuvres, pensées spécialement pour le lieu, mettent en scène ces “visiteurs” familiers : hommes blancs occidentaux, souvent solitaires, naviguant entre monuments iconiques, lieux sacrés, attractions surexploitées et destinations troubles. La Joconde, la fontaine de Trevi, Tchernobyl, Alcatraz. Bucket lists et dark tourism. Tout devient décor d’un ballet étrange qui fait rimer curiosité et arrogance. Hernan Bas excelle dans ces figures ambiguës – dandys modernes, flâneurs décalés, identités en transition. Ici, le regard se fait plus mordant. Les corps semblent présents mais jamais vraiment connectés aux lieux qu’ils traversent. Ils ne rencontrent pas. L’ordinaire glisse vers l’absurde.
CA PESARO, VENISE
Du 7 mai au 30 aout 2026
3- KAPOOR
S'empare de Venise
Pendant la Biennale, il faut aussi savoir sortir des Giardini. Au Palazzo Manfrin, dans le sestiere de Cannaregio, Anish Kapoor investit un palais du XVIe siècle pour y déployer cinquante ans de travail en un seul geste. Grandes installations, miroirs en acier, maquettes architecturales : l'artiste britannique – celui du Cloud Gate de Chicago, du Descent into Limbo – rappelle ici que sculpter et construire n'ont jamais été deux choses séparées. Un détour indispensable, à deux pas du Grand Canal.
PALAZZO MANFRIN, CANNAREGIO
A partir du 5 mai 2026
4- MARINA ABRAMOVIĆ
Renverse (encore) les codes
Que se passe-t-il quand le corps le plus radical de l'art contemporain entre en dialogue avec Titien ? Marina Abramović – 80 ans cette année, pionnière absolue de la performance – devient la première femme artiste vivante à investir à la fois les salles temporaires et la collection permanente des Gallerie dell'Accademia, temple de la peinture vénitienne. Face à Tintoret et Giorgione, ses œuvres les plus intenses prennent une résonance inattendue. Le moment le plus fort : sa Pietà de 1983 – où elle tient le corps d'Ulay sur ses genoux comme une Vierge de douleur – accrochée face à la Pietà inachevée de Titien, son ultime tableau peint 450 ans plus tôt. Deux corps, deux époques, une seule question sur ce que l'art fait à la chair. Et pour nous, une invitation concrète : s'allonger sur des structures de cristal et de pierre, laisser l'énergie traverser.
GALLERIE DELL’ACCADEMIA, VENISE
Du 6 mai au 19 octobre 2026
5- ERWIN WURM
Met le corps en chantier
Oser faire se rencontrer les robes plissées de Fortuny, des voitures obèses et des sacs à jambes. C’est le pari du Musée Fortuny qui accueille pour la première fois en Italie une grande monographie d’Erwin Wurm, sculpteur autrichien qui a dynamité la définition même de la sculpture. Chez lui, un pull devient volume, une chaise devient posture, une minute suffit à transformer un corps en œuvre. Ses célèbres One Minute Sculptures nous invitent à poser contre des objets ordinaires. Une performance absurde, drôle, presque gênante. On devient sculpture sans socle, sans durée et surtout sans hiérarchie. Plus loin, les silhouettes gonflent. Fat Car, Fat House : l’architecture et la machine prennent du poids comme nos sociétés prennent de l’ampleur. Wurm joue avec la masse et l’excès. Il ajoute des jambes à des sacs, tord des formes molles, transforme l’ordinaire en satire tridimensionnelle. L’humour est immédiat. La critique, plus sourde. Consumérisme, pression sociale, corps normé : tout est là, déguisé en farce.
MUSEO FORTUNY, VENISE
Du 6 mai au 22 novembre 2026
6- L’IA
Et ses règles invisibles
Pendant que la Biennale célèbre le geste humain, la transmission orale et le jardin comme utopie, le Palazzo Diedo pose la question que personne n'a encore vraiment osé formuler : qui écrit les règles de la culture à l'ère des algorithmes ? Strange Rules réunit Mat Dryhurst, Holly Herndon – musicienne et chercheuse en IA – et Hans Ulrich Obrist autour du Protocol Art, discipline émergente qui fait des systèmes numériques invisibles sa matière première. Les algorithmes, les modèles d'intelligence artificielle, les plateformes : autant d'architectures cachées qui déterminent ce qu'on voit, ce qu'on entend, ce qui existe. Premier projet curatorial de ce type en Italie. Dans une Biennale qui chuchote, c'est peut-être le cri le plus discret – et le plus inquiet.
PALAZZO DIEDO, CANNAREGIO
Dès le 4 mai 2026
7- HARTUNG
Entend tout
Il ne travaillait jamais dans le silence. La radio allumée en permanence, du Bach jusqu'à Pink Floyd – la musique traversait toute sa peinture. La Fondazione Querini Stampalia orchestre la rencontre avec cette obsession sonore : quatre-vingts peintures, archives et outils de studio retracent l'univers d'Hans Hartung, figure centrale de l'art informel européen. Un détail : c'est ici même, à la Biennale de Venise, qu'il remporta le Grand Prix en 1960. Un retour chargé d'histoire.
FONDAZIONE QUERINI STAMPALIA, VENISE
Du 5 mai au 13 septembre 2026
8- JULIAN CHARRIÈRE
Confronte la pierre et le temps
Une machine distributrice qui vend des ammonites fossilisées. C'est l'une des œuvres de Julian Charrière – et elle dit tout de sa pratique : le temps géologique rendu objet de consommation, l'absurde comme révélateur. Le Museo Correr accueille le franco-suisse face aux sculptures de Canova. Le marbre de l'un aspire à la chair humaine. La pierre de l'autre n'a besoin d'aucune ressemblance pour exister. Deux façons radicalement différentes de penser la matière – et un dialogue qui n'en finira pas.
MUSEO CORRER, VENISE
Jusqu'au 22 novembre 2026



