Les pavillons à la Biennale de Venise 2026

On se souvient des barques suspendues de Chiharu Shiota en 2015, noyées dans une forêt de fils rouges. On se souvient du fracas visuel du pavillon allemand transformé en cathédrale inversée. On se souvient des accumulations vertigineuses, des installations qui occupaient l’Arsenale comme des paysages entiers. Venise a longtemps été le théâtre du grand geste. En 2026, le ton change. Le projet curatorial de Koyo Kouoh revendique une attention aux fréquences basses, aux récits latéraux, aux écosystèmes discrets. 

 

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In Minor Keys
La fin des cathédrales ?

Cette année, la Biennale arrive avec une teinte particulière. Koyo Kouoh – commissaire d'origine camerounaise, première femme africaine à tenir ce rôle – avait tout conçu avant de nous quitter au printemps dernier. Les artistes, les espaces, l'identité graphique, jusqu'au titre. In Minor Keys est donc une œuvre accomplie, transmise, portée jusqu'à nous par l'équipe qu'elle avait choisie. Une édition qui porte le poids doux d'un legs. Et ce legs est singulier. Koyo Kouoh avait réuni ses collaborateurs à Dakar, dans le centre culturel qu'elle avait fondé, sous un manguier, pour cartographier l'exposition. Ce détail dit tout : une Biennale pensée loin des centres occidentaux de l'art, enracinée dans le vivant, le collectif, le sensible. Sa boussole ? Les voix que le bruit du monde couvre – artistes du Sud global, collectifs, pratiques qui se transmettent de main en main plutôt que de salle en salle. 111 participants au total, un chiffre volontairement resserré : la profondeur plutôt que l'exhaustivité. Le vrai pari de Koyo Kouoh, c'est de nous convaincre que ralentir est un acte politique. Que le repos, l'écoute et la transmission valent autant qu'un manifeste. Rendez-vous le 9 mai pour savoir si Venise, cette fois, chuchote plus fort qu'elle ne crie.

1 - LE PAVILLON FRANÇAIS

Jardins, utopies et désobéissances

 

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Il y a des noms qui circulent depuis longtemps dans les couloirs feutrés des grandes institutions – du MoMA à la Tate Modern, de Chicago à Amsterdam – avant d'éclore là où tout le monde les attendait. Yto Barrada est de ceux-là. En 2026, c'est officiel : la France lui confie les clés de son Pavillon pour la 61e Biennale d'art de Venise. Un choix qui fait sens. Franco-marocaine, née à Paris en 1971, elle vit entre New York et Tanger, et depuis vingt-cinq ans elle construit une œuvre qui ressemble à un jardin – vivante, ramifiée, obstinément plurielle. Ses matières ? Du coton teint à l'indigo ou au henné, des archives de cinéma, des fossiles de dinosaures, des films Super 8, des jouets détournés. Ses sujets ? Les récits que l'Histoire officielle laisse tomber : les pédagogies alternatives, les politiques coloniales du végétal, le panafricanisme, les savoirs qui se transmettent de main en main. Rien d'abstrait là-dedans – tout passe par le sensible, le concret, le fait-main.

2 - LE PAVILLON AMÉRICAIN

L'Amérique envoie une pierre 

 

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Alma Allen sculpte des formes biomorphiques en marbre blanc, en noyer, en bronze noir – des volumes organiques, sensuels, qui évoquent Brâncuși autant que les rochers de Joshua Tree où il vivait avant de s'installer au Mexique. Son travail est beau, singulier, radicalement apolitique. C'est précisément pour ça que son choix pose question. Né dans l'Utah, largement autodidacte, peu exposé en Europe, Allen arrive à Venise sans exposition muséale solo à son actif – une première pour le pavillon américain. Ses deux galeries lui ont demandé de refuser la commission. Quand il a accepté, elles l'ont quitté. Le département d'État a annoncé que son exposition illustrerait « l'excellence américaine » selon les termes de l'administration Trump, en cette année du 250e anniversaire des États-Unis. Trente sculptures sont annoncées, dont plusieurs commissions inédites. L'œuvre mérite qu'on la regarde sans les lunettes de la polémique – mais la polémique, elle, ne disparaîtra pas au vestiaire.

3 - LE PAVILLON AUSTRALIEN

L'Australie debout

 

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Khaled Sabsabi avait été nommé en février 2025 pour représenter l'Australie – puis annulé en urgence, deux de ses anciennes œuvres ayant été sorties de leur contexte et présentées dans la presse comme apologie du terrorisme. L'artiste, né au Liban, installé dans l'ouest de Sydney, avait toujours affirmé son horreur de toute forme de haine. Un rapport indépendant a conclu à des défaillances de gouvernance. Creative Australia a présenté ses excuses et l'a réintégré. Il arrive à Venise doublement présent – pavillon national et exposition principale, une première dans l'histoire australienne. Son projet conference of one's self s'inspire d'une allégorie soufie du XIIe siècle sur le voyage intérieur et l'unité humaine. L'œuvre parle de spiritualité, de migration, de ce qui relie les êtres malgré tout. Le contexte lui donne une profondeur supplémentaire — involontaire, et imparable.

4 - LE PAVILLON RUSSE

La Russie de retour. Vraiment ?

 

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Absente depuis 2022, la Russie rouvre son pavillon aux Giardini. Le projet s'intitule L'arbre enraciné dans le ciel – une phrase de Simone Weil – et prend la forme d'un festival réunissant 38 jeunes musiciens, poètes et philosophes, tournés vers le dialogue avec le Sud global. Sujet sensible, la commissaire du pavillon est la fille de l'ancien PDG de Rostec, la holding russe de défense sous sanctions occidentales depuis 2014. Le gouvernement italien s'y est opposé. Les pays baltes et l'Ukraine aussi. La Fondation Biennale a tenu bon au nom de l'indépendance culturelle. L'argument est respectable – et la question qu'il soulève l'est tout autant : une institution peut-elle rester neutre sans que cette neutralité devienne, à son tour, un signal ? 

5 - LE PAVILLON AUTRICHIEN

L’autrichienne Florentina Holzinger noie Venise 

 

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Son opéra mettant en scène des nonnes qui patinaient nues a provoqué des malaises dans le public. Ses performances ont suspendu des corps à des piercings, d'autres en feu. La chorégraphe autrichienne Florentina Holzinger transforme le Pavillon en parc aquatique apocalyptique – parc à thème sous-marin, usine de traitement des eaux, édifice sacré. Le tout avec sa troupe habituelle de performeuses, de cascadeurs et de musiciens. Seaworld Venice prend Venise au mot : une ville déjà en train de sombrer, un corps déjà en train de résister. C'est physique, féministe, probablement difficile à regarder. C'est exactement pour ça qu'il faut y aller.

6 - LE PAVILLON BRITANNIQUE

Ce que rentrer veut dire... au UK

 

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Première femme noire à avoir remporté le Turner Prize en 2017, pionnière du mouvement Black British Art dans les années 80, Lubaina Himid arrive à Venise avec une exposition de grandes peintures multiples, saturées de couleur, habitées de figures et de scènes oniriques. Son sujet : ce que c'est que de refaire un chez-soi ailleurs, de reconstruire une identité dans un pays qui vous accueille à moitié. L'architecture néoclassique du Pavillon britannique devient partie de l'œuvre – espace de bienvenue en apparence, traversé par une sourde inquiétude. Elle a confié avoir ri de surprise et de plaisir en apprenant sa sélection. On comprend le vertige.

7 - LE PAVILLON UKRAINIEN

Ukraine : un cerf en béton contre la guerre

 

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En 2019, Zhanna Kadyrova installe une sculpture dans un parc de Pokrovsk, ville de l'est de l'Ukraine : Origami Deer, un cerf en béton posé sur le socle d'un avion militaire soviétique démilitarisé. En 2024, quand le front russe s'approche, l'œuvre est évacuée en urgence. En 2026, elle arrive à Venise, suspendue à une grue – réfugiée, intacte, chargée de tout ce qu'elle a traversé. Le titre du pavillon ukrainien, Security Guarantees, renvoie au Mémorandum de Budapest de 1994, par lequel l'Ukraine renonçait à son arsenal nucléaire en échange de garanties de sécurité. « Elles n'existaient que sur le papier » dit Kadyrova. Un seul objet. Une seule phrase. Rarement un pavillon aura autant dit avec aussi peu.

8 - LE PAVILLON FINLANDAIS

La Finlande hybride le vivant

 

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Jenna Sutela travaille à la frontière du biologique et du computationnel, dans une pratique où science, art et technologie s’entrelacent. Ses installations mêlent organismes vivants, données et code pour créer des systèmes hybrides, à mi-chemin entre expérimentation et fiction spéculative.

9 - LE PAVILLON DES PAYS NORDIQUES

Ce que les mythes du Nord nous racontent

 

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Quand le monde se fragmente, certains artistes remontent aux sources. Au Pavillon des pays nordiques, trois créateurs – la Suédoise Klara Kristalova, le Finlandais Benjamin Orlow, la Norvégienne Tori Wrånes – ont choisi le mythe comme territoire commun. Pas la nostalgie. Quelque chose de plus urgent : le folklore nordique, la Kalevala, les forêts et leurs métamorphoses, comme autant de façons de penser ce qui relie encore les êtres entre eux. Kristalova façonne des céramiques au corps hybride, mi-femme mi-plante, suspendues dans des états de fragilité et de transition. Orlow érige des sculptures monumentales qui donnent forme physique aux cycles – mort, renaissance, disparition. Wrånes, elle, construit des environnements sonores et performatifs qui désarçonnent les sens et déplacent la frontière entre le rêve et le réel. Trois pratiques distinctes, une seule question : combien de formes de vie peuvent coexister dans un même espace ? L'architecture poreuse et lumineuse de Sverre Fehn, construite en 1962, se laisse traverser par l'œuvre autant qu'elle la contient. Troublant.