Claude Lemand, le vent dans les voiles : portrait du collectionneur et donateur de l'IMA

Collectionneur, galeriste, donateur : en 2018, Claude et France Lemand ont offert près de 1 300 œuvres au musée de l'Institut du monde arabe. Entre deux accrochages à Moderne Art Fair, place de la Concorde, Claude Lemand revient sur un parcours qui va d'une cuisine libanaise aux cimaises parisiennes, et sur ce qu'il entend transmettre.

 

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Portrait de Claude Lemand, collectionneur, galeriste et donateur du musée de l'Institut du monde arabe, devant une toile abstraite

Claude Lemand devant une œuvre d'Abdallah Benanteur. © Matis Leggiadro / Arts in the City

Le salon vient d'ouvrir ses portes, et Claude Lemand est épuisé. Depuis plusieurs jours, il installe à Moderne Art Fair, place de la Concorde, non pas un stand mais cinq espaces. Le premier ouvre le salon : il présente la collection du musée de l'Institut du monde arabe, celle-là même qu'il a nourrie avec sa femme France. Deux autres accueillent les œuvres de sa galerie, toujours en activité. Les deux derniers proposent un dialogue entre Alger et Paris, à travers une sélection d'artistes de plusieurs générations.

Nous nous asseyons. Au-dessus de nous, la toile de la structure se tend et claque sous les rafales de vent. Claude Lemand lève les yeux, s'inquiète du vent qui s'engouffre dans les voiles, puis revient à la conversation. L'image me restera tout l'entretien.

Origines

Une fratrie de six, une cuisine pour bureau

Claude Lemand naît au Liban en 1945, dans une famille modeste de six enfants. Il est le quatrième, au milieu de la fratrie, et vingt ans séparent l'aîné du benjamin. Personne n'a sa chambre, personne n'a de bureau. Le petit Claude fait ses devoirs sur la table de la cuisine.

Pour comprendre cette enfance, il faut remonter plus loin, à la grande famine qui frappe le Levant ottoman pendant la Première Guerre mondiale. Entre 1915 et 1917, ses quatre grands-parents meurent, en Syrie et au Liban. Ses deux parents sont orphelins. Son père doit travailler dès l'âge de sept ans pour subvenir à ses besoins. Il ne saura jamais lire : il sera chauffeur de taxi, puis chauffeur de maître.

L'histoire de sa mère est tout autre. Recueillie vers trois ou quatre ans par des religieuses, à l'orphelinat du couvent de Saydnaya, en Syrie, elle y reçoit une éducation soignée. Elle apprend l'arabe et l'anglais, lit beaucoup et connaît bien les textes religieux. La littérature mondiale du XIXe siècle lui parvient en arabe, sous forme de résumés et d'extraits, et elle en fait la matière de ses récits.

Car la mère de Claude Lemand est une conteuse formidable. De son enfance, il garde un souvenir d'hiver très précis. Sa mère est allongée dans le grand lit au centre de la pièce, et les enfants sont tout autour, sous les couettes, à l'écouter. Elle lit en arabe et sait captiver son auditoire. Plus tard, elle fera de même avec ses petits-enfants. Peut-être est-ce là que commence la passion de Claude Lemand pour les lettres, puis pour les arts visuels.

« Cette force en moi »

Au Liban, l'enseignement de haut niveau est souvent privé, et souvent religieux. Claude Lemand insiste pourtant sur la bonne éducation qu'il a reçue dans le public. Après le bac, il est le seul de la fratrie à poursuivre des études universitaires. Il commence des lettres modernes à Beyrouth avec une ambition claire : devenir professeur d'université et être l'égal des enseignants français qui le forment.

Pour aider ses parents et pouvoir vivre, il enseigne dans un lycée privé tous les jours de 8 heures à 14 heures, puis rejoint l'université l'après-midi. Les soirs d'été, il s'installe sous le grand lampadaire du nouveau boulevard voisin et lit d'avance les ouvrages de l'année universitaire suivante. Il dit simplement : « Je ne sais pas pour quelle raison j'avais cette force en moi. »

Je lui pose alors la question qui me semble contenue dans la sienne. Des grands-parents emportés par la famine, un père illettré, un fils qui devient docteur en littérature comparée : cette force n'est-elle pas aussi une résilience ? Son père ne savait pas lire ; lui devient le grand lettré de la famille, au-delà même de la passion transmise par sa mère. Claude Lemand acquiesce. Oui, il y a évidemment là une force résiliente.

Les arts et les lettres

Aix, Beyrouth, et le choc de la peinture

Après sa maîtrise, il obtient en 1971 une bourse du gouvernement français et prépare un doctorat de littérature comparée à l'université d'Aix-en-Provence. C'est là qu'il rencontre France, une jeune Française qui deviendra orthophoniste, diplômée de la Pitié-Salpêtrière. Mais il sent que ce n'est pas le moment. Le Liban commence à se fissurer, doucement mais sûrement. Et dans sa famille, modeste, on ne s'engage pas à la légère dans un mariage. Cette modestie est financière, mais elle tient aussi au tempérament.

Docteur en 1974, il ne voit aucune raison de rester en France ni de demander la nationalité française. Il rentre à Beyrouth et enseigne la linguistique à l'université. La ville est alors en pleine effervescence. Depuis les années 1960, elle sert de pont entre l'Orient et l'Occident. Cinéma, musique, théâtre, poésie, arts plastiques : les artistes et intellectuels de la région, souvent muselés chez eux, y trouvent refuge.

Le choc de la peinture, lui, date de quelques années plus tôt. En 1969, à Dar El Fan, le lieu d'échanges culturels fondé et animé par Janine Rubeiz, il découvre les toiles de Shafic Abboud dans une exposition intitulée La Fille lumière. Il en sort ébloui. Enfant, il avait déjà été saisi par les mosaïques romaines des sites archéologiques libanais, sur une terre riche de civilisations superposées. Mais 1969 est la vraie première rencontre. Shafic Abboud deviendra plus tard l'un des piliers de sa galerie.

Le plus grand moment d'une vie littéraire

Le 13 avril 1975, la guerre civile éclate. En décembre, Claude Lemand est enlevé par une faction armée qui veut l'échanger contre des otages détenus dans l'autre camp. La captivité ne dure qu'un jour, et c'est la parole qui le sauve. Il négocie et argumente sans se taire, au point que ses ravisseurs, lassés de l'entendre, finissent par le laisser partir. Je lui fais remarquer que c'est peut-être là le plus grand moment de sa vie littéraire. Il sourit, me répond que oui, et me remercie de l'avoir relevé.

Le répit est court. Une semaine plus tard, alors qu'il rend visite à un neveu à l'hôpital, il est blessé par des éclats d'obus. « Côtoyer la mort de si près, ce n'est pas comme en parler », confiera-t-il ailleurs. Écœuré par la haine et la violence, il quitte le Liban. Après un détour de trois mois par les États-Unis, il s'installe en France. Il pense alors que la guerre sera brève. Il n'est jamais retourné au Liban.

Pendant un an, des cauchemars le hantent, et une psychanalyse finit par apaiser ses nuits. Mais le Liban reste en lui. Il résume sa situation d'une phrase : « Je n'appartenais à aucune faction, donc toutes les factions s'acharnaient sur moi. » Aujourd'hui encore, chaque fois que l'actualité frappe le pays, il ne peut retenir ses larmes.

Faire naître la beauté du drame

Cette manière de répondre au drame par la création est un trait constant du personnage. En 2019, quand Notre-Dame de Paris brûle, Claude Lemand sollicite des artistes des mondes arabes. Ils répondent aussitôt, pour faire naître de la beauté autour du drame.

« France est aussi importante que moi »

De retour en France, Claude Lemand est sollicité par le ministère des Affaires étrangères, qui l'envoie à partir de la fin de 1977 enseigner dans des universités du monde arabe, dans le cadre de la coopération culturelle. Il passe d'abord par le Soudan, jusqu'en 1981, puis par Le Caire, où il reste sept ans. Il y forme des interprètes et des traducteurs entre l'arabe et le français, et construit un véritable réseau de traduction.

France accepte de le suivre, mais à une condition : elle ne veut pas que cela se fasse « dans le vent ». Ils se marient donc avant de partir ensemble. Quand le retour au Liban devient définitivement impossible, Claude Lemand demande la nationalité française.

France descend d'une famille pour laquelle l'art est familier depuis toujours. Son grand-père, l'écrivain et résistant Claude Aveline, proche d'André Malraux et membre du premier réseau de résistance du musée de l'Homme, collectionnait et fréquentait les artistes parisiens. Il a offert 296 tableaux au Musée national d'art moderne. « France est aussi importante que moi », dit Claude Lemand. Quand on lui propose la Légion d'honneur, il accepte à une condition : qu'il y en ait deux, une pour lui et une pour sa femme. France a fait autant que lui, simplement sans être un personnage public. Il la décrit comme une humaniste.

En recevant sa décoration, France Lemand l'a dédiée notamment à son grand-père, qui lui avait transmis l'amour des lettres et des arts, et aux artistes que son mari ne cesse de lui faire découvrir.

Acheter pour comprendre

C'est au Caire, en 1981, que le couple fait son premier achat et pose le noyau de la collection. Claude Lemand fréquente les meilleurs écrivains égyptiens, les fait traduire en français, visite les ateliers et les rares galeries. Il découvre alors un trait de son tempérament : il lui faut acheter une œuvre pour la connaître vraiment et entrer dans l'univers de l'artiste.

Car ce qui compte pour lui, c'est de vivre avec les œuvres. Les musées et les galeries ne lui suffisent pas, et c'est pour cela qu'il collectionne. Le couple achète par goût, sans calcul ni spéculation. Son approche est d'abord esthétique. Il aborde les pays un à un et en étudie au moins trois générations d'artistes.

Puis vient la rencontre déterminante avec l'œuvre d'Abdallah Benanteur, peintre algérien né en 1931 et installé à Paris depuis 1953. La passion devient un métier. En juillet 1988, Claude Lemand rompt avec la fonction publique et, dès octobre, il ouvre sa galerie rue Littré, à Paris. Il faut désormais gagner sa vie, donc vendre. Il ne connaît rien au marché, ni critiques ni collectionneurs. Il a mis de côté de quoi tenir un an sans rien vendre.

La chance lui sourit : ses trois premières années coïncident avec un marché florissant, et il en profite pour épargner. En 1991, le marché s'effondre. Il ne ferme pas. Quelques collectionneurs français restent fidèles, et il soutient ses artistes en leur achetant des œuvres, pour enrichir la collection et leur permettre de vivre dignement. Il reprend volontiers le mot du galeriste Heinz Berggruen : « Ma femme et moi, nous sommes les meilleurs collectionneurs des artistes de notre galerie ! » À deux reprises, l'héritage de France renfloue les caisses.

Après le 11 septembre 2001, les collectionneurs américains se détournent des artistes arabes. Claude Lemand tient bon et continue de défendre les artistes étrangers de Paris, principalement ceux du monde arabe. En 2008, avec l'essor de Dubaï, leurs cotes s'envolent, et pour les vingt ans de la galerie il ouvre un second espace. Au total, il aura soutenu quelque 170 artistes. Vingt-huit d'entre eux ne sont pas arabes : ce sont des artistes pluriculturels qui ont tous, à un moment, fait escale à Paris. Paris adopte ceux qui l'adoptent. « Paris est une ville qui m'a adopté et que j'ai adoptée à mon tour », dit-il.

La donation

Pourquoi 2018 ?

En 2018, Claude et France Lemand font don de près de 1 300 œuvres au musée de l'Institut du monde arabe. Je leur demande pourquoi, et pourquoi à ce moment-là.

Le rêve d'un musée est ancien. Il trotte dans la tête de Claude Lemand depuis l'adolescence et prend forme vers 2010. Puis vient, à un moment, le sentiment de vieillir. Le couple programme des expositions en région qui peinent à attirer des visiteurs. Surtout, France ne veut pas vivre ailleurs qu'à Paris, pas même en banlieue. Il faut donc trouver un lieu qui donne sens à la collection, et ce lieu sera parisien.

Pourquoi l'IMA ? Les musées municipaux s'engagent rarement à exposer les donations qu'ils reçoivent. L'Institut du monde arabe, lui, le promet. Les Lemand apportent environ trois fois plus d'œuvres que le musée n'en possédait, puisque ses collections ne comptaient que quelque 500 œuvres d'art moderne et contemporain acquises dans les années 1980. Ils ne demandent aucune compensation financière et acceptent que leur collection fusionne avec celle du musée. L'accord signé devant notaire prévoit que les œuvres seront déployées sur trois des quatre niveaux du musée rénové, par rotation annuelle, pour que le public puisse voir l'ensemble de la donation. Le musée a été refait à partir de ce don, qui l'a transformé en l'une des grandes collections d'art arabe moderne et contemporain du monde occidental.

Le couple a donné les deux tiers de sa collection. Elle s'articule autour de quatre piliers : Abdallah Benanteur, Shafic Abboud, Dia Al-Azzawi et Etel Adnan. Avant la donation, le musée ne possédait qu'une seule toile de Shafic Abboud. Les Lemand y ont ajouté soixante et une peintures, des céramiques, des dessins, des estampes et des livres d'artiste. Claude Lemand avait promis au peintre, mort en 2004, la rétrospective que l'IMA n'avait pas pu lui offrir. Il a tenu parole : une première monographie en 2006, puis la rétrospective en 2011. Touchés de voir leurs œuvres données plutôt que revendues, certains artistes ont offert à leur tour des pièces pour compléter la collection. Le couple a continué depuis d'enrichir le musée au fil des expositions qu'il y a organisées, dont Lumières du Liban en 2021.

Cent pour cent, deux fois

Pour Claude Lemand, la donation est aussi l'occasion de faire la synthèse d'une vie. Il la résume d'une formule : « Je suis 100 % libanais de culture arabe, et 100 % français de culture européenne. » Une façon de faire passer un message politique dans une phrase qui n'en a pas l'air.

L'intention initiale : permettre à des millions de personnes d'accéder à ce qu'il a aimé toute sa vie, et qui lui paraît immense et essentiel. On pense bien sûr à Abdallah Benanteur, mort en 2017, figure majeure de l'art contemporain, aujourd'hui exposé à Deauville. De son vivant, il avait trouvé dans Claude et France Lemand un soutien indéfectible, et c'est encore vrai aujourd'hui.

Transmettre

Pour Claude Lemand, la médiation est fondamentale. On le croise régulièrement dans les salles de l'Institut du monde arabe, devant les œuvres qu'il a données, en train d'expliquer et de raconter. C'est sa façon de faire passer des messages et d'aider à une intégration que les politiques publiques n'ont pas toujours su réussir.

Dehors, le vent de la Concorde continue de forcer la toile. Claude Lemand jette un dernier regard vers le haut. Les sourires de ses amis l'importent plus.

Matis Leggiadro

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