Gustave Fayet : le coup d'audace de la Fondation Louis Vuitton

Fondation Louis Vuitton
8 avenue du Mahatma Gandhi, Bois de Boulogne, 75116 Paris

Gustave Fayet à la Fondation Louis Vuitton

 

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Du 9 octobre 2026 au 8 mars 2027, la Fondation Louis Vuitton réunit, un siècle après leur dispersion, les trésors d'un collectionneur français oublié qui avait flairé Van Gogh, Gauguin et Redon avant presque tout le monde. Une exposition longtemps jugée impossible, en deux volets : Gustave Fayet collectionneur, et Gustave Fayet créateur.

C'est un coup d'audace. Réunir, cent ans après leur éparpillement aux quatre coins du monde, les chefs-d'œuvre d'une collection que le monde des musées rêvait depuis longtemps de revoir ensemble : voilà le pari que relève la Fondation Louis Vuitton à l'automne 2026. Un projet d'une telle complexité, tant les œuvres étaient devenues introuvables, qu'il aura fallu près de quatre ans et le soutien de 64 institutions internationales, du musée d'Orsay au MoMA, pour le mener à bien.

Au cœur de ce pari, un nom que presque personne ne connaît : Gustave Fayet (1865-1925). Bien avant les grands collectionneurs étrangers qui marqueront le siècle, tels les Américains Albert Barnes ou Duncan Phillips, ce Français, fils de la bourgeoisie viticole languedocienne, fut l'un des tout premiers à collectionner Van Gogh, à exposer Picasso et à réunir, en plein cœur de Paris, un véritable « musée Gauguin ». « Tout, ou presque, est nouveau dans cette exposition », résume Sylvie Patry, commissaire générale invitée : le sujet lui-même, et quantité d'œuvres jamais montrées en France depuis des décennies.

Une exposition longtemps jugée impossible

Inscrite dans la lignée des expositions « Icônes de l'art moderne », qui ont déjà honoré les grands collectionneurs Chtchoukine, Morozov ou Courtauld, la manifestation investit l'ensemble des espaces de la Fondation. Côté collectionneur, elle réunit plus de 250 œuvres issues d'une collection qui en compta plus de 740 ; côté créateur, quelque 325 créations de Fayet, pour la plupart jamais montrées et restaurées pour l'occasion. Mais la singularité du personnage tient en une phrase, que rappelle Barthélémy d'Andoque de Sériège, président de l'Association du Musée d'Art Gustave Fayet à Fontfroide :

Le vœu commun était d'inscrire Gustave Fayet dans la lignée de Chtchoukine et de Morozov, avec, en plus, cette singularité : celle d'un collectionneur qui était aussi un artiste. — Barthélémy d'Andoque de Sériège

Avant d'être une exposition, le projet fut une enquête de plusieurs années, menée dans des archives en grande partie inédites, avec la complicité des descendants de Fayet.

Cette exposition est le fruit d'une enquête de plusieurs années, dans des archives pour une grande part totalement inédites. C'est un véritable travail de passion. — Sylvie Patry

Pour Robert Carsen, metteur en scène d'opéra de réputation internationale et directeur artistique de l'exposition, l'aventure aura mobilisé les équipes pendant près de quatre ans, partout dans le monde :

Monter un événement d'une telle envergure, il fallait l'audace et l'imagination de la Fondation : c'est presque inimaginable. Avec cette exposition, il y aura un avant et un après. — Robert Carsen

Un homme que l'histoire avait effacé

Né à Béziers en 1865, Fayet s'émancipe à la mort de son père du goût classique familial et achète ses premiers Gauguin, puis ses premiers Redon, dont il devient l'ami. Directeur du musée de Béziers, il y présente dès 1901 Degas, Renoir, Cézanne, Rodin et le jeune Picasso, montré pour la première fois en France. Installé à Paris en 1905, il ouvre chaque jeudi son salon de la rue de Bellechasse à la nouvelle génération. Comment un tel homme a-t-il pu tomber dans l'oubli ? C'est Jean-Paul Claverie, conseiller du président Bernard Arnault, qui a remis le pied dans la porte, par une simple intrigue de cartel :

J'avais été intrigué en lisant l'étiquette d'un Gauguin : le tableau avait été vendu par un certain Gustave Fayet pour financer la restauration de son abbaye. Je me suis dit : mais qui est donc ce Fayet qui vend un Gauguin pour restaurer une abbaye ? Jean-Paul Claverie

De cette curiosité est née une rencontre avec les héritiers, puis une amitié : « on s'est rencontrés, et, tout simplement, on s'est aimés », sourit-il. Restait à comprendre l'oubli, dont Barthélémy d'Andoque de Sériège avance les raisons :

Sa collection a été très vite dispersée par ses enfants, encore jeunes et fortement sollicités par les marchands ; ses chefs-d'œuvre sont partis dans les plus grands musées du monde. Et sa femme Madeleine, qui lui a survécu près de cinquante ans, ne souhaitait pas que des chercheurs viennent fouiller ses archives. — Barthélémy d'Andoque de Sériège

Cent ans après sa mort, le temps de la réparation était venu. « Gustave Fayet était prêt à être redécouvert », résume le président de l'association.

Le collectionneur : un œil, et des amitiés

Le premier volet dévoile ce regard d'exception : 10 tableaux de Van Gogh, dont quatre qui n'avaient plus été exposés en France depuis près d'un siècle ; 78 œuvres de Gauguin ; 88 d'Odilon Redon ; et des peintures et pastels de Degas, Cézanne, Toulouse-Lautrec, Renoir, Berthe Morisot, Signac, Bonnard, Vuillard et Matisse. Parmi les sommets, l'Autoportrait à l'oreille bandée de Van Gogh (1889), pièce de la collection Fayet et jamais revu en France depuis 1990, face à la palette de Gauguin. Et trois chefs-d'œuvre de Gauguin réunis : Le Christ jaune, le Portrait de l'artiste au Christ jaune et Le Calvaire breton.

L'admiration était réciproque, comme en témoigne cette lettre de Gauguin à Fayet, en mars 1902 :

À l'énumération de votre collection, je vois que je suis en compagnie de maîtres, et cela me rend heureux, mais aussi bien timide. […] Enfin, il y a donc des hommes qui savent apprécier la peinture. — Paul Gauguin, lettre à Gustave Fayet, mars 1902

Une seconde passion structure sa vie. En 1908, Fayet achète l'abbaye cistercienne de Fontfroide, près de Narbonne, qu'il sauve et transforme. Il y convie ses amis : Redon réalise pour la bibliothèque un décor extraordinaire, resté longtemps secret. Pour Jean-Paul Claverie, c'est là toute la clé du personnage :

Deux passions ont structuré sa vie : d'abord l'art et les artistes, avec cet œil incroyable ; puis, à partir de 1908, Fontfroide, cette abbaye qu'il sauve. Il y fait entrer des artistes vivants dans un lieu magique et presque éternel : une véritable œuvre d'art totale. — Jean-Paul Claverie

On comprend mieux, alors, ces ventes de Gauguin qui l'avaient tant intrigué : après la rétrospective du Salon d'Automne de 1906, qui fait flamber la cote de l'artiste, Fayet revend une partie de ses toiles. Non pour l'argent, mais pour financer Fontfroide et le grand décor qu'il y rêve.

Le créateur : la grande révélation

Car Fayet ne s'est pas contenté de regarder : il a créé, sans relâche. Dès 1896, il lance un atelier de céramique à Béziers et expose chez Siegfried Bing, le pape de l'Art Nouveau. À partir de 1912, dans son château d'Igny, il peint des aquarelles sur papier buvard aux frontières de l'abstraction, qui nourrissent tissus, papiers peints et tapis. En 1920, il fonde à Paris l'Atelier de la Dauphine. Le succès est immédiat, et l'engouement total, comme s'en souvient Jean-Paul Claverie :

Ses tapis suscitaient une véritable folie : à peine produits, ils étaient vendus ; à peine montrés, ils étaient désirés. Jeanne Lanvin, tous les grands noms, en raffolaient. — Jean-Paul Claverie

Jean Cocteau forgera pour cette curiosité créatrice tous azimuts le joli mot de « touchatouisme ». Et l'écrivain André Suarès en livrera la formule définitive, qui pourrait servir d'exergue à toute l'exposition :

Il a tout fait avec art. — André Suarès, à propos de Gustave Fayet

Faire entrer le visiteur dans son univers

Pour donner à voir une vie aussi foisonnante, la Fondation a confié à Robert Carsen une scénographie sensible et immersive, organisant près de 767 œuvres et documents en vingt-huit sections. Plutôt qu'un accrochage chronologique, le metteur en scène a choisi de restituer les atmosphères des demeures qui furent l'écrin de la collection :

Fayet vivait au milieu de ses œuvres, dans des demeures privées, rien de muséal. Mais ces œuvres sont si extraordinaires que cela le devient. Il fallait restituer l'atmosphère de ceux qui l'ont connu, plonger le visiteur dans son univers. Une exposition est là pour les œuvres, et pour rien d'autre. — Robert Carsen

Le commissariat général est assuré par Sylvie Patry, spécialiste reconnue de l'art de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, entourée d'Angéline Scherf, commissaire associée. Pour elle, l'enjeu dépasse la célébration : il s'agit de rendre justice à une figure essentielle de l'histoire de l'art.

Il y a des collectionneurs qui prennent le relais, qui font vivre les artistes en les exposant et en les partageant. C'est tout le sens de cette exposition : faire émerger l'un des acteurs majeurs du début du XXe siècle, dont on avait complètement perdu la trace. — Sylvie Patry

L'exposition s'accompagne d'un catalogue coédité avec Gallimard, d'un symposium international, d'une programmation musicale, et d'un catalogue en ligne inédit recensant l'intégralité de la collection. En réunissant ce qui fut dispersé et en dévoilant ce qui fut tenu secret, la Fondation ne répare pas seulement un oubli : elle réécrit, modestement, un chapitre de l'art moderne.

Fondation Louis Vuitton
8 avenue du Mahatma Gandhi, Bois de Boulogne, 75116 Paris
Du 9 octobre 2026 au 8 mars 2027


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