Suivez le fil : dans les coulisses de l'exposition événement à Toulon

HÔTEL DES ARTS TPM
Jusqu'au 31 octobre 2026

Macramé solidifié, feutre pris dans la résine, cocons de soie… Le design ne se résume pas à un ensemble de chaises ! Dans l'écrin exceptionnel de l'Hôtel des Arts, une exposition unique en son genre rend au textile toute sa beauté et sa puissance. De Sonia Delaunay à Dominique Perrault, le parcours inscrit en nous, avec sensibilité, une véritable histoire des formes.

 

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Le voyage pour nous débute à la gare ferroviaire de Toulon. Il suffit de descendre la rue qui mène à la mer, mais de s'arrêter, cinq minutes à pied plus bas, devant le majestueux Hôtel des Arts. Une façade colorée, composée de formes irradiantes, nous attend. Puis, monter les marches du perron et patienter quelques secondes, que les portes vitrées s'ouvrent. Un vent frais nous gagne, et nous oublierions presque le soleil qui inonde toute la ville portuaire. Là, une exposition sur deux niveaux et onze espaces accompagne l'architecture tout en élégance de l'Hôtel.

Le textile comme entrée dans le monde des formes

Marie-Ange Brayer, conservatrice-cheffe du service design au Centre Pompidou, Lucile Montagne, conservatrice en chef au Mobilier national, accompagnées par Anna Izard et Thomas Hochet imaginent ensemble, et avec les prêts exceptionnels du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Musée des arts décoratifs (MAD), la 6ème édition du partenariat acquis dès 2023 entre l'Hôtel des Arts de Toulon et les établissements en charge du mobilier national. Ici, cent œuvres racontent combien le textile est devenu en quelques décennies un médium incontournable du design, alors qu'il fut longtemps minoré, réduit à un artisanat sans valeur. Le parcours adopte une approche à la fois chronologique et thématique, ponctuée de focus monographiques qui mettent en lumière les grandes figures du textile. Il s'ouvre sur les avant-gardes, en Allemagne et en France, avec le Bauhaus et son célèbre atelier de tissage, où le textile devient un véritable laboratoire de création. Coup de cœur pour les travaux de Sonia Delaunay sur la recherche de la forme-couleur, des petits formats sur papier très sensibles. Viennent ensuite les années 1960 et l'explosion de la culture pop. Pierre Paulin y révolutionne le design : il travaille alors la mousse et donne la primauté au textile, ne réduisant la structure de ses fauteuils qu'à quelques arceaux de fer. Tandis que des échantillons d'Artifort témoignent de cette nouvelle manière de concevoir le mobilier. L'exposition montre également comment les artistes s'émancipent progressivement du simple carton de tapisserie pour investir la troisième dimension. Ce mouvement, incarné par la Nouvelle Tapisserie au sein des Manufactures nationales, transforme le textile en sculpture et en espace. Il en va de la tridimensionnalité. Un focus est aussi consacré à Simone Prouvé. Formée pendant douze mois en Scandinavie dans les années 1950, elle revient à Nancy avec un véritable herbier textile, nourri de photographies documentaires. Collaboratrice de Charlotte Perriand, elle expérimente sans cesse de nouveaux matériaux, allant jusqu'à intégrer la fibre optique à ses créations. Elle abandonne finalement le tissage, devenu trop exigeant physiquement, mais poursuit son travail photographique jusqu'à sa disparition en 2024.

« Nous sommes heureux de poursuivre un partenariat ancien, aujourd'hui renouvelé avec l'ensemble des institutions du Mobilier national. Il s'agit de faire dialoguer des collections nationales, et non seulement parisiennes, de les diffuser partout sur le territoire, de les réinventer par la co-construction et de croiser les regards comme les collections. » Marie-Ange Brayer

Une scénographie unique en son genre

La scénographie, imaginée par Emmylou Doutres et Clément Rosenberg, constitue l'un des fils conducteurs de cette sixième édition réunissant une centaine d'œuvres. Leur ambition n'est pas d'oublier le textile, mais bien d'en faire leur sujet. « Comment présenter le textile par le textile ? », résument-ils. Leur réponse passe par un geste scénographique qui s'appuie sur un vaste revêtement textile créant des correspondances chromatiques et dimensionnelles entre les œuvres. Les scénographes ont également choisi de réemployer les vitrines des précédentes éditions, qu'ils « habillent » de nouveaux textiles. Ce principe d'habillage fait écho aussi bien au propos de l'exposition qu'au travail des artistes eux-mêmes. Fibres, couleurs, mise en forme et mise en espace dialoguent ainsi dans un parcours où la laine et le lin, issus des grandes filières agricoles, retrouvent leur place de matériaux fondateurs. La scénographie par lés de tissu rappelle également les qualités acoustiques, sensorielles et domestiques du textile, affirmant son rôle essentiel dans l'espace habité, où il devient à la fois matériau de confort, d'architecture et de création.

Une sélection inattendue : des inconnus aux chefs de file

Le parcours se poursuit avec une sélection de chefs-d'œuvre de l'histoire du design avant d'aborder les enjeux contemporains du textile, désormais pensé comme un matériau durable, capable de renouveler le langage industriel. Les créations récentes témoignent d'une recherche où innovation technique et conscience écologique avancent de concert. L'exposition accorde une place majeure au travail de Jeanne Vicerial, qui développe le « tricotissage », une technique réalisée à partir d'un fil unique déroulé sur plusieurs kilomètres. Ses œuvres, entre vêtements, peaux et anatomies, interrogent le corps comme une enveloppe vivante. Nourrie par le thème de l'écorché, sa résidence à la Villa Médicis en 2020 marque un dialogue fécond avec l'Antique, donnant naissance à des figures aux présences mythologiques, comme Mue, où le textile devient chair, viscères et métamorphose. À l'étage, les créations de Chloé Bensahel font dialoguer le chant et la matière textile, tandis que Dominique Perrault et Gaëlle Lauriot-Prévost repoussent les limites du matériau avec leurs tissages d'acier, capables de structurer et de reconfigurer l'espace vécu. Cette ouverture vers le design contemporain se retrouve également dans la politique d'acquisition du Mobilier national qui, depuis 2020, enrichit ses collections grâce aux galeries et à l'autoédition. Le parcours rassemble ainsi des œuvres aussi surprenantes que des réseaux de feutre, du feutre pris dans la résine, des luminaires en cocons de soie, du macramé solidifié, des textiles compressés ou encore des expérimentations mêlant industrie et tricot de laine. Autant de créations qui rappellent que le design ne se résume pas à un ensemble de chaises. L'architecture elle-même devient textile avec le Studio Bouroullec, qui imagine des environnements souples où le design façonne l'espace autant qu'il l'habite. Un dialogue s'instaure également avec le papier, matériau fragile mais infini, dont les qualités rappellent celles du fil : légèreté, souplesse et potentiel de métamorphose. Enfin, le parcours s'achève avec l'univers de Hella Jongerius, figure du Droog Design. Entre dimensions fantaisistes, tressages de cordes devenant échelles et installations proches de l'autel, ses œuvres affirment toute la puissance narrative du textile et sa capacité à conquérir le merveilleux.

On repart de l'Hôtel des Arts, mi-rêveur, mi-interrogatif. Comment avons-nous pu laisser sous le tapis tant d'artistes brillantes ? Combien d'histoires restent-elles encore à tisser ?

HÔTEL DES ARTS TPM
Du 27 juin au 31 octobre 2026
236 bd Maréchal Leclerc, 83000 Toulon

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