Le Souffle à Saint-Eustache, entretien exclusif avec Lydie Arickx

En avant-première, Arts in the City s'est entretenu avec l'artiste Lydie Arickx, au sein de l'église de Saint-Eustache, à Paris. Le 9 juillet 2026, sur les coups de 11 heures, Le Souffle, immense corail de 7 mètres de haut, lévite enfin sous la nef centrale d'une des plus belles églises de France.

 

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Entretien entre Matis Leggiadro et Lydie Arickx :

ML : Comment allez-vous Lydie ?

LA : Beaucoup mieux !

ML : C'est-à-dire ?

LA : C’était un accrochage très périlleux. Tout semblait impossible. La machine n'était pas à la bonne hauteur, tout était compliqué. Et puis tout s’est défait, tout a été rendu possible. Le Souffle a lévité hier soir à 19 heures 30 et la sculpture est montée. C'était absolument un moment magique. En plus, il y avait la lumière du soir qui venait vraiment la traverser. C'était très beau. Ça va mieux donc.

ML : Je vois que vous êtes habillée de blanc dans un lieu sacré. Qu'est-ce que cette installation et cette présentation d'œuvre impliquent pour vous dans un tel lieu ? 

LA : Déjà, Saint-Eustache est une église verte. Il y a un symbole très fort de volonté de nous responsabiliser au niveau planétaire à l'écologie. C'est un point. Ensuite, nous sommes dans une forêt, une cathédrale gothique, qui est une véritable forêt. Et venir poser Le Souffle, c'est-à-dire le corail, qui est un organisme vivant, marin et très fragile et en même temps très essentiel, qui lui-même est une cathédrale, un édifice des profondeurs. J'ai trouvé que c'était absolument magnifique. En plus de ça, son incarnat prend toute la lumière le soir et joue avec la transparence du matin. Vous avez vu, on a des poumons. La rosace forme des poumons.

ML : Si on regarde vers l'est, les vitraux se fondent avec l'œuvre.

LA : Exactement. Ils forment des poumons. C'est incroyable. Je ne pouvais pas imaginer ça, ni l'avoir anticipé. Ça fait partie des choses que la création nous propose dans de tels lieux magiques et forts.

ML : C'est une œuvre que vous avez déjà créée, mais qui ici prend de nouvelles dimensions. Qu'est-ce que ça implique, cette possibilité de reproduire une œuvre à différentes échelles dans votre travail à vous ?

LA : En fait, c'est une autre œuvre. D'abord, elle ne porte pas le même nom. La première était une gorgone qui était face à la mer, à Hossegor. Elle avait tout l'océan qui venait la traverser. Tous les embruns, les couchers de soleil de la mer. C'est très beau, mais c'était à une échelle beaucoup plus petite, sur la place des Landais. Ça n'avait rien à voir. C'était une autre sculpture. L'arbre de vie était beaucoup plus discret, moins symbole d'écologie, de végétation, d'arborescence. Là, on est vraiment dans une arborescence. On est vraiment dans un arbre qui lévite, dans une forme pulmonaire, dans une sorte de création de corolle ouverte. C'est une sculpture solaire. D'ailleurs, elle fonctionne vraiment avec les lumières de ce lieu. C'est un beau cadeau.

ML : À la regarder. C'est une œuvre qui prend vraiment racine et qui en même temps est en train de léviter. Cette tension-là, est-ce qu'elle traverse votre travail ? Est-ce qu'elle vous touche précisément pour cette proposition-là ?

LA : Oui, tout à fait. Je travaille beaucoup sur l'enracinement. D'ailleurs, à la Loo & Lou Gallery, il y a tout un travail sur Les Métamorphoses d'Ovide, sur le corps qui est déjà en lui-même un arbre, qui est déjà en lui-même une forme de transcendance, de poésie, d'arborescence. On a travaillé sur le thème de l'arborescence à Chambord, sur le vivant, sur Darwin. Et là, travailler sur un corail comme ça, gigantesque, de 7 mètres de haut, en plein cœur de la nef centrale, c'est un véritable cadeau. Parce qu'on joue avec cette église très forte au niveau architecture et on joue aussi avec la symbolique de la fragilité. Et ce Souffle, c'est aussi ça. C'est quelque chose qui se communique et qui se donne, qui se partage. La conscience du vivant et la conscience surtout de la fragilité de l'écosystème marin et de notre planète.

ML : Et une telle proposition, est-ce que vous l'avez attendue dans votre parcours ? Est-ce que c'est une proposition qu'on vous a faite et vous ne l'attendiez pas ? Est-ce que c'est vous qui avez proposé une telle œuvre ?

LA : Oui, c'est une proposition. On a travaillé à trois, avec mon mari et notre fils. C'est César, notre fils, qui a beaucoup œuvré sur la mise en place dans l'espace de l'église, sur sa proportion, sur sa réalisation technique et son ingénierie. Ça a été très complexe. Il a fallu trouver une usine – AT2T – qui découpe des plaques d'aluminium de 6 mètres au laser. Il a fallu trouver une fonderie, la fonderie Fusion, qui accepte de faire une fonte d'aluminium. L'aluminium est une matière recyclable. 

ML : C'est une fonte pleine ?

LA : Oui, c'est une fonte pleine. La difficulté de ce bas-relief, c'est qu'il est biface. J'ai eu énormément de mal à travailler le revers. Comme c'était une cire, je ne pouvais pas la dresser, je devais travailler à plat. À chaque fois, je travaillais à l'aveugle. Ça a été un travail long, délicat et très périlleux en même temps, avec la cire d'abeille. Tout le reste a été fait grâce à l'ingénierie d'un logiciel qu'il a fallu coudre en petits points. César a été très doué là-dessus. C'est vraiment un beau travail d'équipe. 

ML : Quand je regarde l'œuvre qui est juste derrière nous, je vois qu'elle débute par des formes qui sont anthropomorphes. Le regard me perd un peu. Qu'est-ce que je vois ? Selon vous, quelle était l'idée ? Quelle est l'iconographie qui démarre le corail ?

LA : L'arbre de vie, c'est un thème que j'ai beaucoup traité pour des lieux différents. À l'église Saint-Séverin, à Paris, on a fait pour la Nuit Blanche un énorme arbre de vie. J'en ai fait plusieurs en bronze. Et là, il me semblait qu'il y avait dans la forme même du corail, dans le début du corail, dans ce côté un petit peu rocheux, cet édifice, il y avait déjà des corps dans cette arborescence. Donc, j'ai eu envie que l'on puisse créer dans cet arbre de vie une conscience, une conscience de la fragilité, de l'éphémère du corail et du système marin, mais de notre propre écologie, de notre planète, et d'un appel au respect et à la protection, au soin de l'autre, à l'empathie sur notre planète. C'est un message aussi de responsabilité et c'est un message aussi, je dirais, de transmission. Parce que l'arbre de vie, c'est ça, c'est l'intergénérationnel, les vieux qui prennent soin des jeunes et les jeunes qui prennent soin des vieux. Et donc, tout se mélange et tout forme un arbre qui n'en finit pas de grandir, j'espère.

 

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ML : Quand je regarde la vue que j'ai entre l'œuvre, la vôtre, et ces peintures juste en face, il y a des échos dans les formes justement de ces corps potentiels, de ces corps chutés, de ces corps lamentés, mais qui sont dans une espèce de renaissance, de puissance. Et ça, c'est vraiment un dialogue assumé, c'est cette beauté, cette iconographie qui passe, qui revient. Mais le discours change aussi, très ancré dans le contemporain, dans ce qu'on vit.

LA : Oui, c'est très ancré dans le contemporain, mais en même temps, c'est vrai qu'on est dans un lieu ici qui est un lieu gothique, qui est une arborescence en soi, c'est une forêt. Je trouvais qu'il y a aussi dans ce travail de peinture, je dirais graphique, ce travail du corps, du supplice du Christ, de la naissance, il y avait de l'arborescence, il y a la vie en fait. Il continue de témoigner la vie. Donc moi, j'ai toujours travaillé le corps humain, en sculpture, en peinture... Et ici, dans ce bas-relief qui gravite, à nouveau.

ML : Dernière question peut-être, comment on devient vous ? Comment on devient Lydie Arickx ? Comment on devient celle qui a créé tous ces mondes ? Et puis aussi celle qui a inspiré beaucoup, on connaît certains des portraits de Sarah Moon. 

LA : Alors là, on ne cherche pas surtout. En fait, on invente. Moi, j'invente toute ma vie, jusqu'au dernier instant de l'accrochage d'hier. Tout est une invention de dernière minute, il n'y a aucune préméditation. Je ne sais jamais quand je vais peindre, je ne sais jamais trop ce que je vais faire. Là, on s'est adapté à un projet architectural. Mais en général, je me laisse porter par les flux de la vie. C'est-à-dire que c'est une improvisation de l'instant, c'est une expérimentation. C'est la marche qui fait, c'est le lieu ici qui a fait cette sculpture. On lui doit cette sculpture. On l'a pensée, on l'a rêvée, on l'a imaginée pour ce lieu. Et toute la vie, toute ma vie de création, elle est basée là-dessus. Sur une sorte de lâcher prise, de mettre un pas devant l'autre, juste à l'inspiration. C'est un souffle en fait, c'est ça. 

ML : Une vie aussi organique que l'œuvre. Merci beaucoup Lydie.

LE SAVIEZ-VOUS ?

Coral Guardian, qui agit depuis 2012 pour la restauration et la protection des récifs coralliens, est partenaire de cet événement artistique. Des QR codes sont placés dans l'église Saint-Eustache, si d'aventure Le Souffle de Lydie Arickx soulevait des vocations pour l'équilibre marin !

ÉGLISE SAINT-EUSTACHE
Du 10 juillet au 29 septembre 2026
146 rue Rambuteau, 75001
Tlj. 10h-19h - Entrée libre

En parallèle À LA LOO & LOU GALLERY
Du 10 juillet au 10 septembre 2026
20 rue Notre-Dame de Nazareth, 75003
Fermé du 31 juil. au 1er sept. 2026
Du mar. au sam. 11h-19h
Entrée libre


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